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5 octobre 2011 3 05 /10 /octobre /2011 03:30

festival d'été

 

L'APOLLONIDE

Bertrand Bonello

 

3 étoiles

 

EN BREF:

Aussi radical que fascinant, aussi beau que glaçial, L'apollonide laisse un sentiment de gêne et d'exaltation. Quoi qu'il en soit, ce film est absolument transporté par les femmes qui l'anime.

 

l-apollonide.jpg

 

Pour une fois, je vais parler uniquement au singulier dans cette critique, parce que j'estime que l'expérience que chacun vit devant ce film est toute singulière, et donc propre à chacun. On réagit tous différemment devant la sexualité, et comment elle est montrée ici. Je suis entré dans le film comme on rentre dans un musée. On admire, parfois dubitatif, parfois très ému. Je suis rentré dedans directement, sans aucun "temps d'adaptation", parce que Bonello sait attirer les gens dans l'antre qu'est son film, riche et complet. Il se propose de filmer les dessous d'une maison close (n'y voyez aucun mauvais jeu de mot), la situation des prostituées, leur relation à la maquerelle (patronne de maison), les confrontations au client. Je suis entré par la petite porte, celle réservée d'habitude aux artistes. Et je me suis senti porté par la grâce de ces jeunes et jolies femmes, au quotidien plus que rude et risqué, marqué souvent par la perte de l'autre, ou la maladie.

 

l-apollonide-2.jpg

 

Il fait une certaine chaleur dans ce lieu là, à l'heure de l'ouverture, et pourtant je grelotte, le décor est glaçial, et malgré la connivence que je commence à avoir avec ces filles de joie, leur réconfort ne m'est d'aucun confort, justement. Il n'y a pas d'excitation. Je m'étonne d'une telle normalité dans la nudité, chose que je n'avais pas ressenti jusqu'alors devant un enchaînement d'images qu'est un film, ce dont je ne m'étais jamais autant rendu compte. Je suis fasciné, et pourtant gêné, par cette expérience assez extraordinaire (et ce n'est que du cinéma!), parce qu'il n'y a aucun érotisme là-dedans. Mais du travail, et même un savoir-faire. Savoir donner du plaisir, être généreux. Noémie Lvovsky compte les pièces que lui ont rapportés les filles, je souris, pour le plaisir de voir cette actrice dans un magnifique rôle. Toujours gêné, je me mets même à rire, d'un rire nerveux, pour exorciser mon embarras. J'ai déjà ressenti cela, devant les poèmes de Baudelaire, ceux interdits en 1857, lors de la parution des biens nommées Fleurs du mal. Précisément Lesbos ("Les filles aux yeux creux, de leurs corps amoureuses"). Ces filles-là m'y font penser, dans leur douleur profonde, comme dans leur beauté obscure et exquise (mais non sans danger).Hafsia Herzi, lâchée et sauvage, me tire une larme amère. Céline Sallette, de son regard plantureux mais solitaire, m'attire inexorablement dans son univers sans refuge, Adèle Haenel m'hypnotise, tout simplement, Jasmine Trinca me surprend d'abord, me bouleverse ensuite, et Alice Barnole, en "femme qui rit", me protège étrangement, elle est presque rassurante, elle qui a le regard sûr d'une femme qui sait vous guider, parce qu'elle a vécu. Les autres, infiniment belles, vous transpercent chacune à leur tour, plus discrétement mais aussi fortement.

 

l-apollonide-3.jpg


Arrive l'heure des clients, et là je deviens un homme, intéressé par une nuée de femmes dénudées et magnifiques roulant des mécaniques autour de moi. L'une me prend, l'autre m'embrasse, je frémis, je deviens voyeur, et malsain. Je suis client, l'air interdit, mais résigné. Je prends de haut ces femmes, parfois je veux les sortir de cette misère, parfois je leur propose monts et merveilles pour qu'elle viennent dans ma maison close, quelques rues plus loin. Et j'ai une fascination pour la "femme qui rit", je veux son sourire immuable et entêtant. Dans ce lieu chic et feutré, enfermé et miteux, je me terre, sans pouvoir en sortir. A aucun moment je ne sors mon esprit de l'image, aussi gênant que cela puisse être par moments. Quand vient la maladie, la mort et les remords, je réprime un hoquet, j'ai mal au ventre, je veux sortir. Mais Bonello m'a pris, pour un moment, en otage de son film. Dès que la maison close l'est véritablement, close, et qu'une fille se retrouve dans la rue, alors j'ai pu sortir librement de cette antre, quitte à me voir déçu de cette fin un peu facile, même si elle n'est qu'elliptique. Je sors du musée, après deux heures entrecoupées de longueurs et de moments sublimes, d'un véritable et courageux parti pris de l'artiste, qui ne plaira pas à tous, mais qui en ravira plus d'un. Ces filles de joie à la peine, je m'y suis attaché, j'y ai mis mes désirs, mes failles et mes envies, mes dégoûts aussi. Pour moi, une intense et éprouvante expérience, dont je suis ressorti tourneboulé, sans savoir vraiment si j'avais bien fait de me laisser tenter.

"Pour engloutir mes sanglots apaisés
Rien ne me vaut l’abîme de ta couche ;
L’oubli puissant habite sur ta bouche,
Et le Léthé coule dans tes baisers."

Charles Baudelaire, Le Léthé.

 

l-apollonide-4.jpg

 

66% de réussite.

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