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LE HAVRE
Aki Kaurismäki
EN BREF:
Un beau film, empreint d'une simplicité et d'une humanité exemplaires. André Wilms rayonne, et le charme qui émane de ce conte doux et lumineux laisse rêveur...
On entre dans le film comme on ouvre une parenthèse. On se demande si Kaurismäki a choisi la ville du Havre pour son nom, avec lequel on peut facilement jouer: un havre de paix. Et on se laisse emporter, sinon bercer, par une douce folie, une petite mélodie du bonheur qui passe et se prélasse dans une sorte d'oubli gracieux. On est étonné par le traitement du sujet, universel en soi (le déracinement), et filmé avec une légèreté d'abord douteuse, puis discrètement bouleversante. Marcel Marx est bien chaussé, il philosophe sans s'en rendre compte sur la situation humaine, en appliquant les préceptes qu'il s'est lui-même ordonné (jamais plus d'un verre de vin, sauf si on lui en offre un deuxième...) Il cire des chaussures, c'est son métier, qu'il considère comme noble, proche du peuple, en le servant. Une vie à la modestie très rangée, une cigarette en guise de récompense, un bistrot en guise de discussion, une femme en guise d'énergie. Une femme qui l'a reconstruit, après son passé d'écrivain, son ancienne vie de bohème. Cet homme, sérieux, simple et propre sur lui, ne s'attendait pas à ce que sa vie bascule. Et d'ailleurs il n'en fait pas toute une affaire. Sa femme tombe gravement malade, elle est alitée, et on ne lui prédit pas de rémission. Lui ne le sait pas, qu'elle devrait mourir. Il rencontre, au hasard d'un pique-nique durant sa journée de labeur, un jeune immigré, originaire d'Afrique noire, qui veut passer de l'autre côté, à Londres (excellent dialogue, divinement absurde: "ah non, Londres, c'est de l'autre côté, ici, c'est Le Havre").
La chaleur humaine colore les lumières d'eau froide quand la poésie nuance l'expressivité des images. (...) Du beau cinéma.
L'Humanité
Kaurismäki croque des personnages, plus ou moins inspirés d'ailleurs. Il amène à ce récit une constante lumière. Que ce soit par ce Marcel Marx, que tout le monde respecte, que ce soit par ce jeune immigré, curieux et téméraire, qui croque ce monde, dont on a l'impression qu'il lui appartient, que ce soit par cette femme, qui ne se décourage pas face à une adversité qui en aurait mis plus d'un à terre. Gravitent autour des commerçants, qui d'abord ferment leur porte à cet homme sans le sou, puis qui pénètrent la sphère de la solidarité lorsqu'ils apprennent que cet homme cache chez lui un immigré dont tout le monde parle. Et un inspecteur de police, qui ne s'occupe habituellement pas de l'immigration, mais qui avertit Marcel Marx du danger qu'il encoure, et qui est pris d'un souffle humain et plein d'espoir lorsqu'il s'agit de choisir de laisser libre ou non un enfant. Ce qui est beau, c'est qu'on sent une démarche complètement désinteressée de la part de Kaurismäki, qui laisse libre cours à ses comédiens (qui sont pour la plupart fabuleux, de Kati Outinen, sa muse, à André Wilms, en passant par Darroussin, Evelyne Didi ou encore ce jeune homme, Blondin Miguel). Son film brille par touches, accédant parfois au charme de sensations qu'on n'avait pas eu depuis longtemps, se rabaissant le temps de quelques prises à un cinéma amateur (notamment lors d'incursions de silhouettes ou de figurants, maladroites).
Pour éviter de tirer sur la corde lacrymale du mélo, [Kaurismaki] ne se départit jamais de son sens du burlesque, de son goût pour l'absurde, de son regard poétique. Avec une profonde humanité.
Ouest France
Et surtout, il signe un conte humaniste plein d'entrain, sous une façade lancinante et visuellement austère. Il fait un éloge de la solidarité, ramène de la vie en toutes choses (un come-back de Little Bob, une idole rock qui accepte de remonter sur scène à condition qu'il puisse revoir son amour...), et rend ses dialogues joliment absurdes. Et tout cela sans manières, et en toute finesse. L'écriture est à la fois solide et patraque, qui fait le charme généreux et entier d'un film à la tonalité personnelle et universelle à la fois. Fustiger le sarkozysme primaire ne semble pas avoir été une des missions que s'était donné Aki Kaurismäki, et pourtant il réussit mieux que quiconque à défaire l'obscurantisme politique autour de la question de l'immigration. Et à la fin, lorsque l'espoir n'est plus permis, Kaurismäki prend à revers les codes imposés, et nous ouvre à une éclaircie qu'on attendait pas là. C'est une chose étrange à la fin que le monde, écrit Jean d'Ormesson. Emporté dans la folie d'une aventure humaine, on revient néanmoins à une normalité rude, mais teintée d'une dernière beauté. Un cerisier en fleur, et c'est la routine, rendue romantique et lumineuse ici, qui revient au galop. On se remet d'une grande aventure, et on fait la cuisine.
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