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Critiques des films récents, bilans mensuels... Coup de coeur, coup de blues, l'évolution du cinéma, et la mienne, aussi.

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Engrenage - Biutiful

Festival d'automne

 

BIUTIFUL

Alejandro Gonzalez Inarittu

 

3 étoiles

 

EN BREF:

 Il y a dans Biutiful tout ce qui fait le charme du cinéma que j'aime: de la vie, de l'humanité, de la fougue, une recherche constante de la difficulté, des personnages marquants. Et puis il y a Javier Bardem, impressionnant et magnifique. Biutiful est donc un très bon film de plus dans la filmo de Gonzalez Inarittu.

 

Biutiful.jpg


Concédons-le: Biutiful est le moins bon film de son réalisateur. Son quatrième en dix ans, et les trois précédents étaient tous de très grands films. Biutiful est « juste » très bon. Gonzalez Inarittu convoque ici Javier Bardem pour porter l'histoire d'un homme tout ce qu'il y a de plus détestable, qui alimente l'exploitation de travailleurs asiatiques, qui prend part à toutes sortes de trafics. Un voyou terriblement charismatique, qui élève ses deux gosses comme il peut, qui doit gérer de multiples difficultés, et qui apprend qu'il a un cancer, dont il va mourir. Trois mois pour prouver que la vie vaut la peine d'être vécue, trois mois pour régler ses affaires, trois mois pour tenter de se racheter. Le film n'est pas franchement lumineux, il est même assez pessimiste (mais pas assez pour être déprimant), et comme dans tous les films d'Inarittu, on traverse des lieux chaotiques, on regarde évoluer des personnages qui ne provoquent pas tout de suite d'empathie. Après Mexico et le désert marocain, Inarittu s'attaque à Barcelone. Sa vision est opposée à celle que proposait Woody Allen, et autrement plus percutante et plus intéressante. Car si la froideur et la suffocation semblent être des maîtres mots pour la description des villes par Inarittu, il y a tout de même dans celles-ci une force vive, une intensité. Et effectivement, la ville est le premier objet passionnant de Biutiful. Barcelone, filmée de manière extrêmement sombre, est ici plus étouffante que jamais, mais on ne l'a paradoxalement jamais vue aussi vibrante.

 

Biutiful est une fable qui dit les désordres de notre époque avec un sens éblouissant de la transcendance. Inarittu est un styliste et sa caméra, un pinceau.

Le Journal du Dimanche


Le film est réussi également sur un point essentiel: son ambiance. Le réalisateur a développé dans tous ses films un stratagème très efficace pour nous happer totalement: des mouvements de caméra très amples, mais des situations en contrepoint avec ces mouvements, puisque celles-ci sont particulièrement étouffantes; une musique électrique qui résonne avec puissance à nos oreilles et qui donne un écho à l'histoire; une technique quelque peu surréaliste qui permet un juste recul par rapport aux situations, pour que le film évite de sombrer dans le glauque ou le tord-boyaux. Et surtout, un propos éloquent quant à la violence dans la ville, un scénario fouillé et réaliste, proposant à chaque film de véritables enjeux. Tous ces points sont respectés dans Biutiful, à la différence que, contrairement aux trois premiers films d'Inarittu, le scénario se resserre sur la trajectoire d'un seul personnage, alors que les autres films optaient toujours pour différents points de vue. Et c'est précisément là que le film pêche un peu: on aurait préféré un scénario un peu moins linéaire, même si la densité du personnage est déjà très forte. Du coup, le rythme pêche lui aussi par instants. Après une première heure très réussie et totalement captivante, le film se perd un peu durant la troisième demi-heure, pour retrouver son intensité jusqu'à la fin, et ce en allant crescendo dans l'émotion et dans la dureté. Raccourci d'une quinzaine de minutes, le film aurait été encore plus percutant.

 

Sans pathos, emporté par ce sens tragique de la vie mais non dénué d'espérance.

Le Figaroscope


Mais la qualité principale d'Inarittu est surement d'être à la fois parfaitement dans l'air du temps et totalement intemporel. Il aborde des problématiques très contemporaines, mais il est quasiment certain qu'en regardant le film dans 20 ans, on soit encore touché par cette histoire universelle et humaniste. Quand on voitAmours chiennes aujourd'hui, ses problématiques sont autant d'actualité qu'elles ne l'étaient alors (le film a été réalisé en 2000). A la fois le cinéma d'Inarittu est profondément ancré dans le réel, à la fois ses personnages sont très romanesques. Et quand on voit le destin du personnage de Biutiful, tristement réaliste, on comprend plusieurs choses du cinéma complexe d'Inarittu: que la compassion est un sentiment naturel et profondément intéressant, et que ce personnage n'en demande pas, puisqu'il est conscient de ses fautes; que la mort est un sujet que le cinéaste affectionne particulièrement et qu'il traite très précautionneusement et toujours avec originalité et sans pathos (je n'ai pas trouvé, contrairement à beaucoup de blogueurs, que le film se complaisait dans le pathos); que le réalisateur est très objectif mais toujours respectueux de ses personnages. On a toujours l'impression qu'il s'efface derrière ses personnages, qu'il les observe mais ne les juge pas. On se remet beaucoup en questions devant ses films parce qu'on voit que l'intelligence du spectateur n'est jamais mise en cause: ces sentiments (compassion, pitié) viennent toujours de nous. Et pour interpréter le personnage ici, il a fait appel à un acteur dont la complexité est au moins égale à celle du personnage (à lire, le beau portrait que lui consacre Télérama): Javier Bardem. Il illumine l'écran du début à la fin, n'a en aucun cas volé son prix d'interprétation au dernier Festival de Cannes. Un acteur complexe parce que c'est un vrai mâle, viril, mais doté d'une sensibilité et d'une fragilité qui déroutent forcément, qui sait donner une complexité psychologique à son personnage, le rendre, par un jeu captivant, forcément passionnant. Et s'il porte totalement le film, c'est parfois au détriment d'autres personnages (le couple gay chinois, les travailleurs ou le frère). Toutefois, il sait aussi s'effacer parfois pour mettre en valeur des personnages brillamment construits: les enfants, et son ex-femme.

 

Comme souvent chez Inarittu, l'histoire en fait trop dans le genre misère, et son scénario dans le genre bouclé. Avec Biutiful, il revient à son meilleur sans abandonner ses défauts.

Libération


S'il est donc quelque chose qui ne manque pas au film, c'est bien une passion du cinéaste sans cesse renouvelée pour la difficulté. Le cinéaste semble toujours remettre en question sa posture, être en continuelle recherche de la difficulté cinématographique, à la recherche d'ambiances, de sons. Les battements de coeur que l'on entend lors d'étreintes bienveillantes entre un père et son fils sont là pour en attester: le cinéma d'Inarittu est bel et bien vivant, bouleversant et fougueux. Un très bon film pour un des cinéastes actuels les plus inspirés.

 

biutiful-affiche.jpg

72% de réussite.

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