Critiques des films récents, bilans mensuels... Coup de coeur, coup de blues, l'évolution du cinéma, et la mienne, aussi.
ILLEGAL
Olivier Masset-Depasse
EN BREF:
Une caméra alerte, un scénario à vif, un thème contemporain passionnant et révoltant, une actrice sublime, une réalisation cadencée. Le film d'Olivier Masset-Depasse interpelle et passionne, bouleverse et frappe fort. Un film militant, rigoureux et indispensable.
L'immigration clandestine est un sujet qui passionne les cinéastes en ce moment (de Costa-Gavras à Philippe Lioret en passant par Anne Le Ny). A chaque fois, les cinéastes arrivent à trouver un angle pertinent, et à chaque fois le film est révoltant, ravive notre conscience militante, et surtout humaine. Olivier Masset-Depasse, belge de naissance, adopte ici un point de vue encore une fois différent, et choisit de filmer les centres de rétention des immigrés clandestins, et en particulier une femme, russe, qui s'est exilée en Belgique quelques années auparavant, avec son fils. Un jour qu'elle parle russe avec son gamin, qu'elle ramène à la maison après l'école pour lui faire une surprise - son anniversaire avec tous ses copains -, elle se fait attraper par la police, et se fait interner dans un lieu austère mais plein de vie(s), un centre de rétention. Là, elle subit des atrocités qu'on croyait presque disparues dans nos sociétés jusqu'à il y a peu, et qui semblent être ici monnaie courante. Elle est passée à tabac par des flics énervés, totalement détruite par les divers entretiens dégradants. Bref, elle est « illégale », l'ennemi à abattre et à expulser, on ne veut pas de cette vermine chez nous. Or, comme est sous-titrée l'affiche, « aucun HOMME n'est ILLEGAL ».
Olivier Masset-Depasse parvient à donner une charge émotionnelle intense à une histoire tristement ordinaire, comme celles qu'on nous relate à longueur de journaux télévisés.
Le parisien.
Olivier Masset-Depasse sait de quoi il parle, il s'est documenté et a pu rentrer dans un de ces centres de rétention, qu'il ne soupçonnait même pas d'exister alors qu'il se situait très près de chez lui. Et on ne peut pas l'affliger d'être subjectif dans cette affaire, car il est totalement dans un point de vue humain: tous les policiers ne sont pas des tortionnaires, et même pour beaucoup des victimes, des complices sans le savoir ou d'impuissants révoltés. D'ailleurs, il le dit lui-même: « Pour ne pas être manichéen ou tomber dans le film de gauchiste, je le voulais documenté, réaliste: tout ce qu'on voit dans le film s'est passé au moins une fois dans la réalité ». C'est d'autant plus révoltant, mais la plupart des situations ne s'inventent pas (on pensera au bouleversant suicide, au relâchement de la cantine, à la chaleur d'une partie de foot, aux diverses attaques corporelles ou encore aux tentatives vaines d'évasion), et on saura gré à Olivier Masset-Depasse de nous les faire partager dans un film à la dramaturgie efficace et implacable.
Plus qu'un film-constat, Illégal est un appel à la vigilance, à la résistance, face à la dérive de nos démocraties.
Télérama
Illégal a été critiqué notamment en deux points: des « ambitions formelles limitées » pour Les Inrocks, qui auront tout de même su apprécier la « justesse politique », et de la froideur pour certains spectateurs. La lumière du film se prête effectivement à une certaine froideur, amplifiée par son sujet, qui ne porte pas particulièrement vers la chaleur. De même, le choix, judicieux me semble-t-il, pour la majeure partie du film de la caméra à l'épaule, vient apporter pour certains une limite aux ambitions cinématographiques formelles, avec notamment ces gros plans sur le désespoir d'Anne Coesens, qui ne font pas tout (dixit Jean-Baptiste Morain, des Inrocks). Or si, c'est là un des points forts du film, pour moi: cette caméra épaule, toujours alerte, jamais écoeurante (comme ç'avait pu être le cas pour une production récente, Miral), donne au film ce dont il manquait, c'est-à-dire du mouvement. Ce mouvement donne au film une vie, malgré sa froideur. Ca cogne, ça tombe, ça se bouscule: le film, malgré sa froideur, est un concentré de vie et de mouvements, malgré l'oppression et l'enfermement que subissent les « illégaux ». L'espoir est là, et le réalisateur, par une démarche de fiction, lui rend justice et pose un regard véritablement bienveillant, sans pour autant de bonne conscience gratuite, sur des faits. Par cet aspect documentaire, d'un autre côté, Olivier Masset-Depasse rend son film d'autant plus crédible, et, avec sa caméra à l'épaule, il rend son propos très réactif, vif et alerte, et nous embarque totalement avec lui, si bien qu'on est, l'espace d'une heure trente, des personnages du film.
Dans le flot récent de fictions sur la clandestinité, le réalisateur tire plutôt bien son épingle du jeu. Si quelques scènes plus fragiles détonnent avec la rigueur de l'ensemble, Illégal construit pourtant un discours convaincant en se concentrant sur une figure maternelle à la détermination sans faille.
Critikat.com
Le film est bien aidé par la prestation unique et magistrale d'une certaine Anne Coesens (vue notamment dans Eleve libre de Joachim Lafosse), de quasiment tous les plans, fascinante à suivre. Elle est belge, et nous fait totalement croire qu'elle est russe durant tout le film. Elle est tout simplement bouleversante, figure maternelle tout en fêlures, qui tombe (littéralement) et se relève avec une dignité incroyable. Et elle est bien entourée: son fils, Alexandre Golntcharov, est excellent, ses compagnons de misère, en plus d'être totalement crédibles, semblent totalement investis par un désir de réalité (Esse Lawson, qui campe une immigrée africaine, est très troublante). Le film a ainsi, grâce à ses interprètes, une dimension dramaturgique forte. Et le film, donc, très âpre et très dur, n'offre que quelques minutes de « répit », dans trois très belles scènes (vite rattrapées par des drames), l'une de bataille de nourriture à la cantine, l'autre de foot dans la cour du centre, et la dernière d'un remerciement sincère et chaleureux d'une immigrée à une autre. Dans ces trois très belles scènes, l'humanité, la dignité, la force de ces gens-là est montrée dans la plus grande beauté. Ces actrices sont magnifiques de sincérité, ces personnages bouleversants d'humanité. Ces actrices (et bien sur le réalisateur), savent rendre hommage à ces sans-papiers, leur faire justice, et c'est ce que voulait, et ce qu'a réussi, le réalisateur, en montrant la réalité de ces centres de rétention belges, qui sont quasiment les mêmes qu'en France (à la différence qu'en France, la durée de rétention maximale est moins longue qu'en Belgique): « Beaucoup de films ont montrés ce que ces gens pouvaient endurer pour arriver ou pour rester chez nous. J'ai voulu montrer ce que NOUS leur faisons endurer pour qu'ils rentrent chez eux ».
Une oeuvre qui, espérons-le, permettra l'évolution de nombreuses mentalités, néfastes au possible.
Excessif
Masset-Depasse réalise donc un film militant et clairement orienté, qui pourtant pourra toucher toutes les sensibilités. C'est un bouleversant appel à la révolte, une de ces tragédies contemporaines qu'il est urgent, chers gouvernements, d'éradiquer. On l'avait compris déjà compris depuis longtemps, Illégal ne fait que renforcer notre conscience du problème, mais les démocraties occidentales sont loin d'être parfaites et feraient mieux de balayer devant leurs portes avant d'aller sonner chez les voisins.
75% de réussite.