Critiques des films récents, bilans mensuels... Coup de coeur, coup de blues, l'évolution du cinéma, et la mienne, aussi.
LOUISE WIMMER
Cyril Menneguin
EN BREF:
Un intense portrait de femme, emporté par la prestation habitée et audacieuse d'un nom que l'on oubliera pas, Corinne Masiero.
Une femme se lève. Elle est dans sa voiture, sur un parking. Tout près passent des voitures pressées, et elle enfile ses pompes. Elle travaille pour trois francs six sous comme une femme de ménage dans un hôtel, et chez un particulier. N'a pas assez pour se payer un logement, et vivote. Communique peu, n'inspire en rien la sympathie. L'accompagnent une émotion, sur la musique qu'elle écoute en boucle, Sinnerman, chanté par Nina Simone, quelques relations superficielles (avec un homme au bar, avec un amant qu'elle voit de temps en temps, avec sa fille, qui supporte mal de voir sa mère dans cet état), et sa voiture. Elle demande un logement social, en faisant croire, par fierté, qu'elle a un logement. Louise Wimmer, taiseuse et teigneuse, s'installe pourtant en nous, avec une implacable force. Parce que sa vie reflète un état général d'un pays. Parce qu'on loue son courage, comme on excuse son caractère au vu de sa situation. Et parce qu'on a peur. Tout cela parait si crédible, si juste, tout cela est si fort qu'on a la crainte de s'y perdre, de tomber nous aussi. L'identification est totale, l'attention entière.
En ces temps de crise qui écrase et qu'on voudrait faire passer pour une fatalité, "Louise Wimmer" est un cri de révolte qui porte loin.
TéléCinéObs
Louise Wimmer nous intrigue, nous emporte dans son tourbillon brut et sans fard, dans l'intensité rugueuse de son quotidien jalonné de refus, d'engueulades. Et nous impose sa personnalité forte et contradictoire. Elle ne veut pas attirer sur elle de regard compassionnel, reste fière et déterminée, quoi qu'il arrive, et manifeste un attachement viscéral et vital à sa voiture, si bien qu'elle ne craque à l'écran que lorsque sa voiture est menacée d'être prise par ceux à qui elle doit de l'argent. Cette femme-là est dans le réel, qui devient étouffant, sans cesse menaçant, uniquement brisé par la voix de Nina Simone. Le réalisateur, à suivre, a été inspiré par la chanteuse pour composer son portrait de Louise Wimmer: "C'est un exemple de femme qui n'a jamais baissé les yeux, à la fois sublime et monstrueuse, une méchante femme, une drôle de voix, avec de la douleur en elle". Et de fait, la filiation est évidente, et le film n'existe que par cette intériorisation de la douleur en cette femme, et par cette opposition sublime/monstrueux. Si bien que quand elle lâche ce masque, quand elle se perd, quand elle est ivre, Louise Wimmer est bouleversante. Deux scènes marqueront à jamais l'esprit des spectateurs. Dans l'une d'elles, ivre, elle se retrouve dans les bras d'un homme. S'oubliant, elle pleure, serrée contre cet homme, et le supplie. "Serre-moi fort", répète-t-elle en complainte déchirante. Dans l'autre, elle entre en transe, apporte une beauté folle au sinistre qui l'entoure. Et arrache ce qui l'éloigne de sa vie, à la fin de cette sublime transe: elle jette cet autoradio. On quitte le film gonflés à bloc, oubliant tous les points moins forts du film (un rythme qui s'oublie parfois, lui aussi, une image légèrement terne, des seconds rôles pas toujours très fins...). Cyril Menneguin est à regarder de très près, Corinne Masiero aussi, elle qui donne à cette femme "sublime et monstrueuse" un grand élan de vie et une combativité sans faille, elle qui donne son sens à un film d'aujourd'hui, indigné mais loin d'être résigné!
69%.