Critiques des films récents, bilans mensuels... Coup de coeur, coup de blues, l'évolution du cinéma, et la mienne, aussi.
RUBBER
Quentin Dupieux
EN BREF:
Le concept est alléchant, le film est fascinant pendant quelques minutes, puis très vite, cette histoire, à l'image du pneu, tourne en rond. Et malgré la perfection des effets, malgré l'originalité et l'inventivité du scénario, le film ennuie et se répète.
Rubber, au cas ou vous n'auriez pas compris, est l'histoire d'un pneu serial killer, qui tue tout sur son passage: des bouteilles, des animaux, puis des hommes. On le voit aussi boire de l'eau, regarder une course d'automobile, se noyer... Le pitch est totalement surréaliste, et Dupieux ajoute un élément intéressant: il filme un public en train de regarder, à la jumelle, le pneu tueur. Original, donc. On n'attendait pas grand chose de ce film, si ce n'est un navet comme avait su le faire Dupieux avec Steak. Ce film n'est pas un navet. Dès les premières minutes, il nous fascine, parce qu'il est très beau (bien que filmé avec un appareil photo), très original, complètement barge et la scène du début est mémorable (un flic, qui sort du coffre d'une voiture qui vient de dégommer toutes les chaises placées sur cette route en plein désert, vient nous expliquer que le film est un hommage au no reason, qui irrigue de nombreux chefs-d'oeuvres). Pourquoi les personnages du Pianiste de Polanski ne vont jamais aux toilettes ou se laver les mains? Au lieu de répondre à la question (et aux nombreuses questions posées à juste titre par le film), Dupieux décide de faire de son film un OCNI sans raison. Aucune influence dans ce cinéma là, même si le film est la claire parodie de nombreux films de genre. Pourquoi, donc, ce public est là en plein désert, à regarder un pneu faire son oeuvre? No reason. Pourquoi l'équipe qui tourne le film devant le public en live décide d'empoisonner le public? No reason. Pourquoi ce pneu, en fait? No reason. C'est en cela que le film est d'abord captivant, parce qu'il est totalement déraisonné.
Entre dessin animé et détournement surréalisant, "Rubber" est une curiosité conceptuelle et nonsensique à la fois.
Le Monde
Et puis il devient, à force d'être si déraisonné, totalement foutraque. Après 15 minutes, de franche rigolade et d'hypnose totale, arrive une longue heure d'ennui et de prétention. On a bien écouté le discours sur le no reason, mais Dupieux semble avoir oublié que dans tous ces chefs-d'oeuvres, qui contiennent effectivement une part de no reason, il y a aussi, et surtout, de la raison, une réflexion, un objectif. Il ne suffit pas de filmer du no reason pour avoir raison du spectateur. A la place, Dupieux nous donne, pendant cette heure d'ennui (relevée par moments par quelques moments hilarants), de belles images, parce que M. Dupieux sait très bien filmer à l'appareil photo, de bons effets, parce que M. Dupieux sait très bien faire ces effets spéciaux. Mais surtout, il nous donne à voir toute sa prétention, et filme des scènes ultra-répétitives, des blagues qui, à force, ne nous font plus rire. Ce pneu tueur aurait en fait été excellent dans un court-métrage, et malgré son jeu plein de finesse et d'auto-dérision, il n'arrive plus à nous surprendre dans ce long pourtant relativement court (1h25).
Cette pochade expérimentale parodiant à la fois le cinéma d'horreur et la distanciation godardienne est plaisante mais ne tient la route qu'une demi-heure.
L'Humanité
Heureusement arrive la fin, qui nous réconcilie avec le film, une fin inventive et profondément drôle, à la mesure de l'hypnose qu'avait su provoquer chez nous le premier quart d'heure du film. Au final, on ne retiendra pas grand chose du film, si ce n'est un concept original mais qui s'use vite à mesure que le film avance, une musique électrisante au départ qui, comme le film, s'essouffle par sa répétition, une idée de scénario brillante (mise en abyme du public dans le film), qui devient assez lourde quand il ne reste qu'une personne dans l'audience. En fait, le réalisateur semble dans la même situation que son personnage de réalisateur dans le film: il n'a plus d'idée, il n'arrive plus à faire redémarrer son récit. Par contre, on retiendra longtemps la prestation époustouflante de ce pneu, à qui l'on ne pouvait pas mieux rendre hommage!
55% de réussite.