Critiques des films récents, bilans mensuels... Coup de coeur, coup de blues, l'évolution du cinéma, et la mienne, aussi.
LE TABLEAU
Jean-François Laguionie
EN BREF:
Un tableau que l'on retiendra, tant les émotions qu'il brasse sont larges et considérables. On reste pantois face à une ampleur de propos, une subtilité de l'animation, une richesse de couleurs. Une douce folie!
Le petit conte raconté ici est tout simple, et dure 1h16, parfait pour un public très jeune. On attend donc beaucoup de démonstratif, peu de subtil. On pense voir un petit film bricolé et mignon, et on pense d'abord qu'on va s'ennuyer, et que l'enfant qui nous accompagne va poser mille et une questions, qu'on va avoir un brouhaha de mômes agités qui va nous prendre la tête. De tout cela, il n'est absolument rien. Aucun bruit durant la séance, les quelques gamins présents semblaient aspirés dans le tableau, passionnés par une galerie de personnages attachants, par l'effusion de couleur jaillissant devant leurs yeux. Le pire, c'est que les adultes sont exactement pareils, totalement happés par un univers aux contours très fins, par des personnages infiniment jolis et colorés, et par une histoire qui n'est pas loin de prendre aux tripes. Un peintre a laissé dans son atelier un tableau inachevé. Les Toupins, beaux et lumineux en apparence, ont pris le pouvoir sur les Pafinis, qu'ils ont chassé du château, et qui les ont obligés à s'installer dans un autre coin du tableau. Quant aux Reufs, des ébauches, des croquis, ils sont les déchêts de cette société créée par le tableau, si bien qu'ils deviennent les esclaves des Toupins. Seulement, un Toupin, Ramo, est amoureux d'une Pafinie, Claire. Cet amour, qui n'est accepté par aucun des deux "peuples", amènera Ramo et Lola, l'amie de Claire, avec un Reuf poursuivi par des Toupins, à chercher le peintre du tableau pour savoir pourquoi il les a abandonné de la sorte. Pour sortir de ce conflit grandissant entre ceux qui sont finis, et ceux à qui il manque du rose sur leur robe, ou de la couleur dans les yeux, il leur arrivera plein de petites aventures et de nombreuses découvertes.
Le cinéaste reprend et amplifie ici la dénonciation du racisme, des inégalités sociales. Quant à l'enquête sur le mystérieux peintre qui ne cesse de se dérober, elle captive, vertigineuse mise en abyme de la création
Télérama
Jean-François Laguionie joue avec une imagerie enfantine très marquée: on trouve des masques, des costumes de carnaval, un Arlequin... Remontent alors un monticule (pour ne pas dire "tas") de souvenirs, et une joie traduite par ces couleurs qui affluent en tous sens. Dans toutes leurs petites aventures, il y a une originalité, une façon toute intelligente de repenser les conflits, et de parler de beaucoup de thèmes chers à l'enfance, mais qui touchent tout le monde (l'amitié, l'identité, l'attachement, la construction de soi, la différence). Tout est abordé avec une simplicité très travaillée. Dans cette suite d'évènements, et sans tomber dans la pédagogie facile, Laguionie rend vibrante cette quête. Au prétexte de clore un conflit dans un tableau, il fera passer de nombreux sentiments, par des détails le plus souvent. Aussi retiendra-t-on cet art de faire découvrir l'art, de créer un imaginaire construit et complexe autour de ces personnages que l'on croyait inanimés sur un tableau, tout juste bon à accrocher sur un mur. L'artiste n'est pas fou, la Garance couchée nue sur son grand tableau est là pour nous le rappeler: quand le peintre l'a dessinée, il y avait de l'amour, si bien qu'elle aussi est tombée amoureuse. Le conflit est absurde, comme montré dans ce tableau sur la guerre. Dès lors que le peintre a peint un camp rouge et un camp vert, il n'y a qu'un moyen de mettre un terme à ce conflit stupide: repeindre les deux camps de la même couleur. On passe allégrement du rire (avec Magenta, le petit soldat au nez rouge, récupéré dans un autre tableau), à l'émotion (le Reuf qui se fait détruire par les Toupins, et que son ami Plume prend sous son aile), en passant par la peur (cette poursuite entre un squelette armé d'une faucille et ce frêle Plume, qui se conclut de manière très poétique).
Utilisant les toiles comme terrain d'aventures, "Le Tableau" invite les plus jeunes au-delà de la représentation pure et simple. Rien que pour cela, la découverte de cette merveille s'avère indispensable.
Premiere
Il n'y a pas de violence dans ce dessin animé très sensible. La nature, d'abord perçue comme dangereuse, devient un réconfort pour ces personnages, les guide dans leur chemin, les console lorsqu'ils ils en ont besoin (ce qui donne cette fabuleuse séquence de rêverie, ou une Pafinie s'envole, au creux d'une feuille, devenant une forme, enlacée avec une autre, elle rêve à son aimé, elle à qui il manque de la couleur dans les yeux).L'émotion, simple et non forcée, est là. Constamment. Chaque détail est poétique. Dans ce film au dessin magnifique, les traits sont fins, les mouvements tout en déliés, la nuance toujours présente. On y trouve au final tous son compte. Laguionie réalise un film malin, qui, à mesure qu'il se dévoile, se révèle indispensable. Indispensable, parce qu'il restera en mémoire, et qu'il apporte, tout en finesse, une observation enfantine et réfléchie de la société dans laquelle nous vivons. Indispensable car il repense un système d'animation trop facile, ou tous les personnages sont voués à vivre heureux, sauf les grands méchants loups. Avec originalité, il amène son propos, et avec brio, il ferme son film à la manière d'une parenthèse enchantée. On sort de ce film avec une petite larme de beauté, et une légèreté immense. On est bien peu de choses, Le Tableau, très modestement, est là pour le rappeler.
74% de réussite.