Critiques des films récents, bilans mensuels... Coup de coeur, coup de blues, l'évolution du cinéma, et la mienne, aussi.
LES GEANTS
Bouli Lanners
EN BREF:
Un festival de trogne, dans un film qui ne manque pas de personnalité. Très plaisant à regarder, eclairé par une superbe photographie et par trois jeunes acteurs épatants. Le sujet, en revanche, est traité de manière inégale.
Après le truculent Eldorado, on se demandait ce que Bouli Lanners allait pouvoir sortir de sa besace. Installer un univers bien particulier et très marqué, la tache était lourde, et est remplie au niveau de l'ambiance, moins au niveau du sujet. L'histoire est aussi foutraque (dans le bon sens du terme) que celle d'Eldorado, qui suivait deux hommes dans un road-movie étrange et un peu déjanté. Ici, on est aux côtés de trois ados (13, 15 et 15 ans) sans le sou, dans l'inconscience de leur jeunesse, et dans la réalité sociale d'une campagne luxembourgeoise désertique et verdoyante. Ces trois ados vont passer un été ensemble, d'abord à ruminer, puis à se créer une aventure folle, barrée et crue, qui devrait leur laisser des souvenirs. A Cannes, sur le plateau du Grand Journal, on avait aperçu un réalisateur fan de ses trois jeunes comédiens, au demeurant très naturels, et surtout très à l'aise au jeu de l'interview télévisée, heureux d'être sous les flashs crépitants des photographes cannois. Ils sont un peu pareils dans le film, heureux d'être là, et ça se sent, libres parce qu'ils n'ont rien à perdre et rien à gagner, et forcément touchés directement par les dialogues qu'ils débitent avec un plaisir communicatif. Bouli Lanners parvient à instaurer entre ces deux frères et leur pote une tendresse, qu'on ressent dans cette manière de filmer comme un cocon, qui permet de faire passer des dialogues parfois très crus, très vachards. Une grossièreté crasse qui permet en outre de monter en rafale des portraits truculents de trognes "bien de chez nous". Ca sent la coke, la weed, la poudre à canon, l'alcool et la saleté dans ces caravanes et ces maisons deprimées, comme ça fleure la curiosité, le goût de l'interdit, la démerde chez ces trois jeunes ados désoeuvrés.
une tendresse et une nostalgie de l'insouciance enfantine qui emportent l'adhésion. Et surtout, trois jeunes acteurs bluffants de naturel.
Le Parisien
Du coup, les occupations, ils les trouvent, en faisant d'abord une grosse connerie (en décidant de vendre à un dealer la maison de leur défunt grand-père, pour qu'il puisse y faire pousser ses pieds d'herbe). Viennent ensuite les emmerdes, ces petits trucs dont ils discutent simplement mais qui cachent une détresse (un cocard par le grand frère sur le pote des deux frèrots, un attachement à la mère de l'ado de 13 ans, encore gosse...). Et puis reste toujours la rigolade, qui détend l'atmosphère (et on retrouve l'univers encore très scato de cette tranche d'âge, ou ça parle branlette, pipi, sexe sans le connaitre), puis les essais liés à l'âge (la weed, la clope, la voiture, l'alcool), et les prises de risques incontrôlées, la crédulité devant un mec qui leur propose monts et merveilles, alors qu'il ne va leur offrir que de la merde. Bref, de petits tracas en gros soucis, cette bande va se trouver des refuges, dans des regards (cette handicapé, dans le van qui les prendra sur la route, torse poil et teinture blonde toute fraîche), des attentions et des plaisirs. Le tout se solde très joliment, mais hors du temps et sans limites, par un détachement total, immature et incontrôlé, mais libre, et c'est bien là le principal, pour Bouli Lanners, qui a toutefois du mal à délimiter son sujet, et qui part dans beaucoup de directions sans forcément parvenir à faire concorder le tout.
Le Belge Bouli Lanners livre une lecture sans niaiserie des appétits singuliers de la fin de l'enfance.
Libé
Le sujet qu'il a pris, un âge des possibles ou l'on commence à se rendre compte sans en prendre forcément conscience, est ici un prétexte à faire entrer toutes ses idées, et du coup, ça donne un rendu inconsistant.Ce qu'il n'arrive pas parfaitement à dire, Lanners a en tout cas une belle manière de le faire. Grâce à une photo magnifique (dès l'affiche), il arrive à nous faire entrer dans le cadre, dans cette nature verdoyante et accueillante, contrastée par l'hostilité du rapport humain dans ces contrées lointaines et retirées. Le cadre est très attachant, les idées de mise en scène souvent sublimes. Au service d'un sujet très bien traité, ç'aurait pu donner un film magnifique et un peu plus tenu. Les Géants reste néanmoins très agréable à regarder, on se sent bien dans ce film, aussi doux que truculent. Les jeunes acteurs épatants nous immiscent sans aucun problème dans leur monde, on rit facilement, et on ne s'ennuie pas, bercé souvent par une bande-originale franchement jouissive. Le film est parsemé d'instants de grâce, de petits détails qui resteront et survivront à l'ensemble, comme ces géants hors du temps, hors de toute mesure et de tout cadre.
62% de réussite.