Critiques des films récents, bilans mensuels... Coup de coeur, coup de blues, l'évolution du cinéma, et la mienne, aussi.
SUR LA PLANCHE
Leïla Kilani
EN BREF:
Un cri perçant, d'une violence sourde, qui vous frappe durablement. Le propos est passionnant, la manière de le défendre implacable. Un portrait vif de la jeunesse marocaine, d'une fougue de vie.
"Tomber de très haut, même d'une tour en flammes, n'est rien. On tombe, on se fracasse en bas, en on en parle plus! Tandis que tomber soi-même, voilà une vraie dégringolade". Le ton du film est là, son enjeu aussi. Filmer la chute d'une personne, mais pas une chute rapide, une chute insidieuse, lente et silencieuse aux oreilles des autres. A Tanger, des filles luttent et se faufilent dans un chemin qu'elles se créent, dans l'instantané. Séparées en classes sociales décidées de manière assez obscure: les crevettes, et les textiles. Les mains sales, à éplucher toute la journée des crevettes (juste le nombre de kilos qu'il faut), et les mains un peu plus douces de celles qui travaillent le textile. La vie, qu'il faut gagner, la nuit, qu'il faut habiter d'une vivacité, d'une vitalité. Badia dirige, a une morale très construite, énonce ses phrases sur un ton vif, et dicte leur conduite aux trois autres filles qui forment sa bande. Elle est dans l'action, quand d'autres sont dans l'observation. Elle refuse de donner trop aux autres, et se soucie d'en donner juste assez. Rebute l'attaque, provoque le mouvement. On sent qu'elle se construit, que sa pensée est libre, de manière profonde. Mais elle cherche une sortie. Vivant dans un taudis, elle essaye d'économiser ces quelques sous, à l'usine à décortiquer des crevettes, ou la nuit, à voler des objets de plus ou moins grande valeur, en se faisant passer pour une fille d'un peu de joie, avec ses trois accolytes. Elles sont "là", dans l'instant, dans l'urgence.
Leïla Kilani fonce tête baissée dans une sorte de chaos vital d'où peu de films reviendraient indemnes. Que "Sur la planche" produise un geste d'un tel éclat et d'une telle radicalité à l'heure des grands changements que l'on sait en fait assurément un des films-étalons – au sens le plus sauvage du terme – du jeune cinéma arabe.
Cahiers du Cinéma
A leur image, le film se resserre, dans une perspective de rapidité, d'agilité, de vivacité. Le spectateur plonge de plus en plus ses yeux dans une spirale étouffante, qui frappe sans prévenir. Des coups il y en a, des espoirs aussi, mais furtifs, volatiles. Le sommeil manque, le temps aussi. Ces filles-là, en équilibre fragile sur cette planche, menacent d'en tomber à n'importe quel moment. "Je suis un tremplin, une planche...", la seule à pouvoir me sortir de ce merdier. Je peux être cette énergie qui pousse à agir, comme je peux glisser à n'importe quel moment. "20 ans, le vertige, on court, on bouge". Quoi qu'elles disent, ces quatre filles nous font avaler n'importe quoi, au prix d'un choc profond, qu'elles instaurent en nous. Sur la planche est d'une force incroyable, force qui se crée et se déploie sous nos yeux. Leïla Kilani réalise un film musclé, intense, donne à ses interprètes une fougue de vie qui frappe fort, et loin. "Je vole pas, je me rembourse. Je cambriole pas, je récupère. Je trafique pas, je commerce. Je me prostitue pas, je m'invite. Je mens pas, je suis déjà ce que je dis. Je suis juste en avance sur ma propre vérité". En une phrase tout est dit, le caractère de ces inoubliables filles est là. Sur un scénario très solide, Leïla Kilani jette les bases, pour son premier film de fiction, d'un cinéma puissant, éminemment politique, à la caméra rageuse. On sort soufflé, impressionné.
70%.