Critiques des films récents, bilans mensuels... Coup de coeur, coup de blues, l'évolution du cinéma, et la mienne, aussi.
LA TAUPE
Tomas Alfredson
EN BREF:
Un film d'espionnage dense et complexe, duquel on ne retient, après une semaine, qu'une ambiance retransmise avec virtuosité, une bande originale envoûtante, des acteurs lumineux, mais aussi de nombreuses longueurs.
On est bien d'accord, on ne va pas au cinéma pour ne plus penser, ou alors à quelques exceptions près. On n'y va pas non plus, en général (quoique parfois, on aime bien), pour se prendre la tête. La Taupe fait partie de la seconde catégorie: on sait qu'il va falloir suivre et que les neurones ne seront pas laissés de côté. On ne s'attendait tout de même pas à cette complexité là, difficile parfois de démêler le qui du quoi, le qu'est-ce du comment, le où du quand. Heureusement on comprend le jeu global, cet échiquier sur lequel chacun des hommes à la tête des services secrets britanniques joue un rôle (sous-entendu dans le titre original, impliquant vraiment cette notion de "jeu": Tinker, Tailor, Soldier, Spy). Le moins que l'on puisse dire, c'est que l'on ressort mitigé de cette seconde oeuvre du cinéaste de Morse, tant la chose, à chaud, reste partiellement insondable. On est sur d'une seule chose: c'est long. Mais très maîtrisé.
Un épatant travail de reconstitution. C'est justement là la beauté du film. Ce décorum envahissant, cette criarde modestie du tweed, sont au diapason des personnages, papys tranquilles menant une guerre d'autant plus redoutable qu'elle est feutrée.
Les Inrocks
L'histoire, en grandes largeurs, c'est celle d'un lieutenant des services secrets britanniques, Smiley, mis à la porte après une mission manquée en Hongrie, au début des années 70, en pleine guerre froide (fin de période de la détente). Celui-ci sera secrètement réengagé par des services gouvernementaux, pour débusquer une présumée taupe soviétique au coeur des services secrets. Le nombre des suspects se porte à cinq, tous au "conseil des sages" des services secrets au moment de la mission râtée en Hongrie: Percy Allenine (Toby Jones, parfait), Easterhaze (David Dencik, un peu inconsistant), Roy Bland (Ciran Hinds, comme toujours très convaincant), Bill Haydon (Colin Firth, très bien) et Smiley lui-même (Gary Oldman, qui tient le film à bout de bras, de manière crédible et dans une sorte d'effacement assez impressionnante). Qui? C'est évidemment la question qui hante le film et crée l'attente, même si on se doute relativement rapidement, puis avec persistance, du nom de la taupe. Sur ce point, Alfredson n'a pas joué très fin, et la taupe est bien sur l'homme qu'on attend le moins, le plus discret, celui auquel on ne reproche rien.
Outre l'interprétation remarquable d'excellents acteurs (...) "La Taupe" vaut pour ses décors, ses costumes, sa musique, son rythme, ses faibles lumières. (...) dans la dernière partie, le spectateur, depuis longtemps égaré (...) pourra crier grâce face à la multiplication des pistes.
La Croix
Le film, lorsqu'il reste au sein des services secrets, ou dans l'enquête que mène Smiley pour débusquer la taupe, reste assez clair, et intéressant à suivre. Les dessous des services secrets britanniques de l'époque sont passionnants, et il est tout à fait pertinent d'adapter cette histoire aujourd'hui. Mais dès lors qu'arrive dans l'histoire ce mystérieux Karla, on a un peu plus de mal. Quels rapports exactement Smiley a-t-il entretenu avec cet espion russe? Que vient faire Ricky Tarr, cet envoyé spécial en Turquie, qui rencontre une femme, Irina, qui elle-même prétend détenir des informations..., dans cette histoire? Si le scénario, évidemment, gagne en densité avec cette intrigue pas si secondaire que cela, il perd aussi en clarté, et nous perd parfois dans des méandres pas forcément intéressantes (on se serait bien passé de cette partie turque, ou de ce retour improbable en Grande-Bretagne). On aurait préféré que le film se resserre sur le personnage de Smiley, et étudie un peu plus les caractères de chacun des suspects. Les longueurs auraient ainsi été évitées, l'attention aurait été totale. D'autant que l'ambiance de toutes les scènes en Grande-Bretagne est particulièrement bien retransmise, et constitue une raison suffisante de voir le film, tant les détails sont foisonnants et passionnants. Dans les locaux des services secrets, toutes ces habitudes de fonctionnements, ce protocole continuel étouffant, cette salle de réunion fermée et feutrée... De même dans les rues, les appartements, toujours le même souci du détail, où l'on voit que le film a été travaillé, véritablement conçu et reconstitué pièce par pièce. Le travail est visible, le grain à l'image totalement cohérent, et l'ambiance renforcée par les envoûtantes envolées de clarinettes, entre-autres instruments, de Alberto Iglesias. Techniquement, un film très abouti, mais surement un peu trop ambitieux au niveau des nombreux virages de l'histoire. Légèrement resserré, concentré sur un noyau dur, l'oeuvre aurait pu devenir un grand film d'espionnage.
64%.