Critiques des films récents, bilans mensuels... Coup de coeur, coup de blues, l'évolution du cinéma, et la mienne, aussi.
SLEEPING BEAUTY
Julia Leigh
EN BREF:
Un pensum lourd, long et glacial (autant que l'actrice). Le film de Julia Leigh m'a énervé, par sa prétention, son anachronisme, sa provocation gratuite.
Il en faut pour tous les goûts, certes. Sleeping beauty est un film comme un autre, une tentative de conte autour de la sexualité, de la virilité, de la prostitution... Bref, il a tout pour intriguer, attiser la curiosité. Une fille, au visage cristallin, au regard effacé, a l'attitude désabusée, que l'on suit tout au long du film. Cette fille n'a pas d'émotion (ce qui est également notre cas), ou en tout cas ne les montre jamais, elle est d'une rigueur constante avec ce qu'elle doit paraitre. Prête à jouer son corps à pile ou face, elle s'entraine dans des combines de débrouille, pour subsister, avoir de l'argent et se payer son indépendance, face à des colocs qui clairement l'emmerdent. Elle se frotte à une maquerelle très élégante, pincée comme il se doit, mais sous son regard de velours se cachent des ardeurs mal placées, figurée ici par une curieuse manipulation: la fille, bourrée de somnifères très puissants, dans une chambre confinée d'une maison au cadre bucolique, où des hommes avouent leurs problèmes d'érection et de désir, face à une madone qui se maitrise, souvent impassible. Ce corps blanc et impeccable, juvénile, allongé dénudé sur le lit, ces hommes en font ce qu'ils veulent, du moment qu'il n'y a pas pénétration (il y a des règles, attention, de la prostitution de luxe, mais pas à n'importe quel prix...). Et tous les matins, mademoiselle se réveille d'une longue nuit de sommeil, sans savoir précisément ce que l'on a pu faire d'elle...
"Sleeping Beauty" est refroidissant : symétrie des plans, acteurs impassibles, sexualité purement posturale, récit robotique
Libération
Et alors? Voilà la question qui taraude durant tout le film. Quel intérêt? Pourquoi montrer ces images justes provocantes, très barbantes, pour montrer quoi? Le corps devenu matériau, outil? J'espère sincèrement que l'humain aspire aujourd'hui à d'autres choses. En montrant un microcosme, Julia Leigh fait passer l'image d'un monde dépravé, complètement déshumanisé. Sleeping beauty est un film embarrassant. Parce qu'on sait que la critique qu'on en fait est facile, que le cinéma est là aussi pour questionner de manière froide et distanciée les évolutions humaines. Mais alors, et c'est vraiment sincère: pas un trouble, juste un dégoût, pas une émotion, si ce n'est de l'énervement, pas une lueur, et une grosse dépression pour la journée qui suit. On a presque envie, en sortant, de déclarer ce film "d'inutilité publique". On pense forcément à L'apollonide, qui montrait avec beaucoup d'humilité, de précision, de beauté, de sensualité, des passions, des corps et des âmes, et on est ici face au contraire. Une prétention technique constante (une image surléché, très chic mais hyper esthétisante), peu d'implications dans les vies de ces personnages (qu'est-ce que ça leur apporte, et qu'est-ce qu'on y apprend?), ce n'est jamais sensuel (et ça, à la limite, encore heureux), mais jamais sensitif non plus (on est face à une technique tellement sophistiquée que rien ne passe à travers l'image, et effectivement sur ce point, l'interdiction aux moins de 16 ans est absurde), il n'y a aucune proximité avec le personnage central, complètement transparent (c'est dans la définition de cristallin). Quant à Emily Browning, elle a certes une plastique, mais aucun charme. Voilà pourquoi ce film qui a toutes les tares, y compris celle de l'ennui, m'a énervé. Enervé parce que je ne comprends pas son objectif, ce qu'il apporte, et même en quoi peut-il être considéré comme beau...
30% de réussite.