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20 novembre 2011 7 20 /11 /novembre /2011 23:03

IL ETAIT UNE FOIS EN ANATOLIE

Nuri Bilge Ceylan

 

3 étoiles

 

EN BREF:

Un film totalement hallucinant, la partie plongée dans l'obscurité est absolument merveilleuse, traversée de purs instants de grâce. La partie en plein jour, quant à elle, déçoit quelque peu, et s'étire inutilement.

 

anatolie

 

L'envie n'était pas au rendez-vous avant le film. J'y allais comme pour faire un devoir, presque à contrecoeur, n'ayant jamais vu de film du cinéaste avant celui-ci. Quel choc! Quelle force! Quelle expérience! On entre dans un écran plongé dans l'obscurité. Dans la nuit, des phares de voitures balaient les paysages turques d'Anatolie, une continuité de routes poussiéreuses, d'étendues magnifiques et arides, de collines rocailleuses et peu accueillantes. Un cortège. Trois voitures, des personnages, dont on ne connait rien, seulement qu'on repère vite un fautif parmi les policiers qui semblent l'entourer. Au détour de conversations nocturnes, on mettra sur les visages des caractéristiques, des professions. Le commissaire d'abord, en même temps que le chauffeur, Arab, puis un flic, le médecin se dévoile ensuite, et le procureur, qui aurait un problème de prostate. Le suspect est là, et on est à la recherche, à cette heure tardive, d'un cadavre, pour clore une affaire de meurtre. D'autres policiers sont là derrière, dans la troisième voiture du cortège. On s'arrête, on cherche, on ne trouve pas, on engueule le suspect, on repart, on s'arrête, on rigole parce qu'on voit pour la cinquième fois le procureur sortir de la voiture derrière pour aller vidanger. Mais on ne rigole pas trop, il s'agit du procureur tout de même. Un nouvel arrêt, l'espoir est là, les phares éclairent le lieu des fouilles, et toujours rien. Pas une trace de cadavre, mais bien des caractères qui s'échauffent contre le suspect, qui a des "trous de mémoire", puisque tout se ressemble dans ce coin-là. Tous les personnages sont dans une attente, une alerte, tous ont quelque chose d'important à faire demain. Alors, pendant les trajets, ça cause, ça s'engueule parfois, il y a une connivence qui s'installe tout doucement. Et tout cela, dans la nuit éclairée par un large croissant de lune et par des phares de voitures. Dans cette époustouflante première partie, Nuri Bilge Ceylan offre une leçon de cinéma à tout quidam non acquis à son style. Dans le noir, il fait montre d'un étincelant talent pour montrer les liens qui se tissent entre des hommes pour une nuit dans la même quête, dans le même état d'esprit. On ne s'ennuiepas du tout et on se fascine pour cette sorte de microsociété qui se fonde ici.

 

Nuri Bilge Ceylan joue avec le temps et la durée comme il filme les êtres, au plus près de leur densité.

La Croix


Arrive alors une fatigue, qui les amène à se réfugier chez le maire d'un village. Autour de grandes tables fournies en pitance, des discussions s'engrangent, et le maire leur parle de financements manquants pour une morgue au village. On ne sait pas quelle heure il est, surement trois ou quatre heures du matin. Coupure de courant soudaine, très fréquentes selon le maire. Des hommes partent fumer, d'autres restent dans cette salle. Et un pur instant de beauté et de grâce, lorsqu'apparait une jeune femme servant du thé à ces messieurs. Fascinés, on regarde ces hommes dont le regard s'éclaire à la vision d'une telle beauté, et on est bouleversé par les larmes d'un coupable face à cette pureté. Il n'y a aucun effet (comme dans tout le film), et c'est magnifique, dans une autre dimension. La nuit se terminera dans ce refuge improvisé, dans une sorte de grange, ou repos, cigarettes et discussions passionnées autour d'un mythe féminin entre le docteur et le procureur, s'enchaineront avec une certaine sorte de malice. Il y a quelque chose de brutal dans ce refuge (le vent, la coupure de courant), et il y a quelque chose d'infiniment doux (cette femme qui apporte le thé, ces femmes qui préparent le pain, la lueur chaleureuse des bougies). Le commissaire va parler avec le suspect. Ils ressortent tous deux de la grange, le commissaire a priori bouleversé par une conversation dont nous n'auront pas la teneur, et le suspect ayant enfin droit à sa cigarette.

 

Grand prix à Cannes, le cinéaste turc (Nuri Bilge Ceylan) métamorphose un fait divers horrible en somptueuse errance.

Libération


Effectivement, le lendemain matin, on se retrouve au bon endroit, là ou était enseveli le cadavre. S'ensuit une scène d'une grande drôlerie, d'une belle finesse, une scène enfin eclairée par la lumière du jour, et qui marque l'apothéose d'un rapprochement entre être humains. L'humour commence à s'installer, les traits de caractère de chacun sont connus de tous, et on regarde ce petit théâtre avec délectation, chacun étant parfaitement dans son rôle: le commissaire, éberlué par la découverte d'un corps aux pieds et poings liés, qui crie aux deux suspects (on découvre mieux le deuxième à ce moment-là) qu'il sont totalement inhumains; le procureur, qui calme au mieux les ardeurs du commissaire; un policier, très tatillon sur les limites communales... Une logique de l'absurde s'installe, tirée à bout dans une très longue scène, mais paradoxalement très jouissive. Jusqu'au cortège du retour: les policiers, ayant oublié le sac mortuaire, mettent une couverture autour du mort, et le casent dans un coffre de voiture trop petit. Le chauffeur, pragmatique, n'oubliera pas de mettre à côté du cadavre, pour la cuisine, les potirons qu'il a cueilli sur le champ ou était enseveli le corps. Jusque là, le film touche à la perfection, et Nuri Bilge Ceylan impressionne, pour son sens du rythme, de la lumière, du cadre, et pour sa direction d'acteurs, irréprochable.

 

"Il était une fois en Anatolie" a la beauté des films rares et fiers, minoritaires dans leur époque.

Les Inrocks


Et on rentre à la ville. Chacun a de nouveau son rôle, le commissaire retourne au commissariat, le docteur dans son hopital, le suspect dans sa geôle. Et si le cinéaste a su à merveille montrer les liens qui se créent, il a plus de mal, et met moins d'ardeur à décrire ces liens qui ne perdurent pas, et se défont. Dans ce cadre beaucoup plus large qu'est la ville, ou interviennent inexorablement d'autres personnages, on a perdu ce rapport intime avec ces caractères, et on revient dans un film qui a du mal à s'épanouir dans sa normalité. S'enchaînent alors quelques maladresses, et une étouffante longueur, qui contrebalance un peu l'avis qu'on se faisait du film. L'autopsie est longuement attendue, jusqu'à être décevante lorsqu'elle est réalisée, et si certains dialogues sont encore bouleversants, presque de poésie, de dureté (la fin du mythe de la femme qui savait quand elle allait mourir), si certains regards marquent au fer rouge (un regard face caméra vers nous, très troublant, du médecin), cette dernière partie s'étire, et nous perd un peu. Ce qui n'enlève en rien une grande finesse d'écriture, une technicité incroyable (toute la partie dans l'obscurité est un vrai morceau de cinéma), une réalisation méticuleuse, et une interprétation habitée de tous les acteurs. On ressort avec cette grâce en tête, de très nombreuses images, et la sensation irremplaçable d'avoir vécu une expérience. Du sordide d'une telle histoire, le cinéaste tire une poésie indescriptible, une remise en cause de chaque être humain, qui se confronte à d'autres, tous fautifs, autant qu'ils sont, et une absurdité. Une expérience de cinéma, donc, inédite, intense et intime.

 

anatolie-2.jpg

 

72% de réussite.

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commentaires

fredastair 05/12/2011 21:53

Je suis d'accord point par point avec ta critique, c'en est troublant ! Mise en scène absolument magnifique, peut-être la plus belle de l'année. Ce film est une splendeur, et n'était sa dernière
demi-heure longuette (mais pas totalement vaine), on aurait eu un chef-d'oeuvre. On en est pas loin.

Gagor 06/12/2011 23:01



C'est cool de savoir que sa critique trouble quelqu'un! Et effectivement, le cinéaste touche du doigt le chef-d'oeuvre!



dasola 24/11/2011 14:29

Bonjour Gagor, je pense que je reverrai ce film pour mieux l'apprécier. Il est très riche et le travail sur la lumière est magnifique. Un film que je conseille malgré sa longueur. Bonne après-midi.

Gagor 29/11/2011 00:02



Je ne sais pas si je reverrais le film, mais sa richesse est exceptionnelle, c'est certain! Je le conseille également, aux cinéphiles seulement cependant...



Chris 21/11/2011 22:15

Plus qu'un film : une expérience. Ceylan est en train de devenir mon cinéaste favori, un Tarkovski vivant.

Gagor 21/11/2011 22:31



Une véritable expérience! Le coffret Ceylan n'est pas loin de mon porte-monnaie non plus!



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